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Face à la guerre : le choix de l’écriture (2)

 

Cet entretien avec la poétesse russe Olga Sedakova est paru dans la revue Filigranes
Il fait écho à la situation que traverse l’Europe aujourd’hui.
http://www.ecriture-partagee.com/03_Fili_numero/fi_65_franco_russe/fi_65.htmwww.filigraneslarevue.fr

Olga Sedakova y évoque « le monde contemporain où j’habite. Il n’est pas divisé en « monde de culture » et celui « brut » de la vie quotidienne. Ce n’est pas une question d’érudition ou de « connaissance ». La toile de Rembrandt constitue aussi bien une partie de mon expérience personnelle immédiate qu’un wagon de métro. Il n’y s’agit d’aucune nostalgie. Tout cela est vivant, tout cela y existe. »

 

Votre traducteur, dans son introduction à Voyage à Tartu et retour, parle de votre écriture comme « pensée poétique » vous reconnaissez-vous dans cette formulation, et pouvez-vous préciser ce qu’elle peut recouvrir ? Y a-t- il une pensée poétique comme il y aurait une pensée philosophique, et dans ce cas que construit-elle de spécifique ?

Olga Sedakova : « Par la pensée philosophique, on entend d’habitude une interrogation solennelle sur la cause des choses. La pensée poétique ne pose pas de questions pareilles. Elle saisit inopinément par intuition la réponse qui devance la question. Elle ne cherche pas de la netteté finale, ni de l’étendue. Comme une image poétique elle ne fait que découvrir un espace du sens, et laisse les deux, le poète et son écouteur en toute liberté devant cet espace. Et bien sûr, la pensée poétique ne prévoit pas de discussion, d’éclaircissements, d’ar- gumentation. La pensée philo- sophique avant Socrate ressemble à la pensée poétique. Ce n’est pas en vain que les poètes l’aiment tellement… Ils adorent les paroles de Héraclite, d’Empédocle… Ce n’est pas encore une philosophie développée. »

 

Lire l’entretien :
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Face à la guerre, le choix de l’écriture (1)

 

Marseille 30 mai 2022, ce message de A.A. qui publie notamment dans la revue http://filigraneslarevue.fr/

Craque, casse la carapace d’une vie
Pour seulement vivre
Un chagrin de peau

Antoine Emaz

 

Un bateau dort en mer Baltique, depuis longtemps ;
Sa carcasse cernée de phares et de balises ne sert plus personne
Le marin est le seul vivant à bord
Ici rien ne se passe.

Sa main traîne dans les rambardes, il trébuche sur les drisses inutiles
Il est venu vérifier l’abandon des installations nucléaires
Qui ne font plus peur à personne

Par malignité poétique il trompe son ennui, il s’amuse
Au jeu de la lettre perdue.
Comme un poète français enlevait le « e » à ses textes
Il enlève le « K » aux noms des ports russes qu’il a traversé
Pour que leur poésie subsiste

Doudinka, Novorossisk, Mourmansk, Vladivostok
Emblèmes de la grande Russie
Ils sont dans les glaces toute l’année
Leurs bateaux, bloqués par la neige sont les étoiles
Des mers froides

Les hommes d’ici sont durs et fraternels
Ils ont mis en échec les armées d’Hitler
Et ils continuent à tirer charbon, pétrole, gaz autour de la planète

Dans la ronde impitoyable du besoin
Le monde attend d’eux l’énergie et le blé
Qu’ils livrent modestement
De leurs « K » imprononçables

Maîtres de l’Orient, l’histoire a oublié la grandeur
De l’Aeroflot soviétique
Malgré ses traces dans la Baltique
Comme ce vieux rafiot
Dans cette photo
Qui me regarde
Cette photo plonge depuis longtemps dans ma chambre un regard indiscret,
Une odeur d’essence flotte sur la beauté de ce marin perdu
Cerne aussi un coin de ma mémoire
Souhaiterai-je qu’il sorte de la photo comme chez Woody Allen
Ou peut-être qu’il m’inspire ce regret
« D’un chagrin de peau »

Les hommes accrochent souvent un calendrier des postes
Pour se donner du courage quand ils sont loin
Souvent à l’arrière du garage, balayé d’émotion
Ou comme ici à fond de cale adossé à une vieille tapisserie
Salée de vagues, usée de temps
Est-ce pour cela que j’ai accroché cette photo sur mon mur ?

Sa bien-aimée est de face et me fixe
Blonde, sophistiquée, les yeux velours, les créoles impertinentes,
Lumière crue comme sur une scène
Dont il se détourne.

Lui, il ne la regarde pas.
De profil, enroulé dans une couverture ordinaire
Rugueuse et chaude comme dans les trains de nuit
Il songe peut-être à leur séparation
Entre eux il n’y a pas de regard, pourtant ils s’emploient
A parler d’amour sans se toucher

La photo réussit dans l’image Imprégnée de chagrin
Du passé, de ce couple
Et par ce bateau, de raconter l’autre histoire
Celle de ce pays qui perd sa marine et son être

Graphie de la lettre « K » comme don de la langue
Pour se repérer dans l’ailleurs
Ramenant de Sibérie dans notre imaginaire
Ces travailleurs qui faisaient nos rêves
Métonymie fertile qui dit que l’amour nous hante
Et que même en songe il nous parle de paix

Les ports de la mer Noire ont un autre destin aujourd’hui
Les bateaux ne gèlent plus dans les eaux chaudes de Sébastopol
Ils deviennent «  stations balnéaires »
La Russie emboîte le pas au reste du monde ou l’a-t-elle précédé
Dans un profil d’homme que la guerre efface
Comme elle efface l’histoire des hommes

Aspects d’une culture de paix

Odette et Michel Neumayer.
Préface de Etiennette Vellas.

« 15 ateliers pour une Culture de paix »
Éditions Chronique Sociale, 240 pages, 17 € 50

Décembre 2010
ISBN 978 2 85008 828 5

« La paix est entre nos mains » !

Pourtant, le monde est violent et inégalitaire. Les guerres sont encore et toujours actuelles. La Culture de paix, concept développé par l’UNESCO, est une réponse à cette négativité contemporaine. Faire naître l’espoir en chacun, enfant, adulte, parent, éducateur, enseignants, citoyen, susciter le désir d’entreprendre pour que vivre ensemble sur une même terre soit possible, tel est l’enjeu des pratiques décrites dans cet ouvrage. Il est possible d’agir dès aujourd’hui, localement mais toujours « en regard du monde ».

Pour ce faire, quatre entrées sont proposées : prendre l’option d’autrui ; transformer les pratiques d’enseignement afin de mettre les valeurs au cœur de la transmission des savoirs ; penser les filiations et l’intergénérationnel ; développer des programmes d’action innovants.

Pour chacun de ces domaines, les auteurs s’attachent à décrire en détail des ateliers de formation et des brèves d’animations qui s’inspirent des postulats de l’Éducation nouvelle. Ils donnent à voir un travail de terrain qui existe depuis une douzaine d’années maintenant.

Une nouvelle culture se déploie là où nous ne l’imaginons pas. Des principes s’affirment : solidarité, réciprocité, interdépendance, bienveillance. Ceux-ci valent bien au-delà de la sphère de l’éducation ou de la culture et sont portés par de nombreux acteurs. Une volonté existe et se développe. La Culture de paix est notre « principe espérance ».

Les auteurs : Odette et Michel Neumayer ont été enseignants puis formateurs d’adultes. Ils sont à présent ergologues. Ils ont contribué au développement des ateliers d’écriture et de création en France et ailleurs dans le monde. Ils sont responsables nationaux du Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN) et éditeurs de la revue Filigranes.

Pour lire l’introduction et en savoir plus : http://issuu.com/cmix/docs/cp_scan

 

Sommaire

Quatre entrées sont privilégiées dans ce livre.

Entrée 1 – L’option d’autrui : avec et contre l’autre

Atelier 1 Une journée en Méditerranée – tirer parti de la rencontre : c’est l’autre dans son mode de vie au quotidien et ses goûts ; à la recherche du commensurable au sein d’un même espace géographique.

Atelier 2 La Tour Eiffel, symbole géant – entre stéréotype et lieu commun : un regard humoristique sur les symboles, les monuments nationaux.

Atelier 3L’autre dans sa langue – traduire, transposer, créer et recréer : une réflexion sur notre rapport aux langues étrangères et à la traduction, sur la notion de résistance dans le contexte de la Guerre d’Espagne.

Atelier 4Mandala et haïkus – « le fantôme d’autrui que chacun porte en soi : entre écriture et arts plastiques, les signes comme vecteurs et comme supports de la communication ; l’interprétation comme prise de risque et comme cadeau.

Cette première entrée s’achève avec une réflexion sur les motifs qui nous poussent à travailler sous forme d’ateliers de création et de réflexion et à mettre l’accent sur l’importance des analyses réflexives.

 

Entrée II – Face aux savoirs : le statut de la question, la recherche, la place de l’imaginaire

Atelier 5 – Chaos-monde – dans les parages d’Édouard Glissant : entre écriture et arts plastiques, le primat donné aux questions chaudes à propos du devenir du monde.

Atelier 6 – Le cœur des villes – Construire une ville de paix : s’il y avait une ville de paix à construire, de quoi serait-elle faite ? Quelle forme prendrait-elle ?

Atelier 7 – À la recherche d’un continent inconnu, l’Afrique en questions : du questionnement à l’élaboration de projets de savoir et de recherche. La question des valeurs.

Atelier 8 – La photo absente – le rôle des images dans nos conceptions de la paix et de la guerre : Cadre et hors-cadre.

Atelier 9 – Construire des lieux de mémoire – garder la mémoire vive : témoigner, oui mais comment quand on n’a pas été acteurs de l’Histoire ?

Atelier 10 – « Enseigner l’identité terrienne » – une recherche collective dans les parages d’Edgar Morin. Inventer un atelier d’Éducation nouvelle.

 

Entrée III – Filiations et transmission

Atelier 11 – Les mots gardent la mémoire – ce qu’on dit de l’Histoire aux enfants : la transmission des histoires familiales au quotidien entre parents et enfants.

Atelier 12 – L’objet patrimonial – ce que j’apprends de l’Humain en fabricant des livres-objets : pour que lire donne en vie de grandir.

Atelier 13 – La saga de la famille B. – une généalogie à rebondissements. Le roman familial et ses métamorphoses de génération en génération.

Atelier 14 – « Estos días azules » – quand la mémoire se fait poétique : revisiter la mémoire des réfugiés de la Guerre d’Espagne de Toulouse à travers un livre d’art et de poèmes.

Atelier 15 – Culture(s) – sous le signe de la complexification : écrire sur sa propre culture. Enjeux, outils, limites. La « culture » en question.

 

Entrée IV – Chroniques de terrain – Vingt brèves d’animation

Petites choses pour mettre la pensée en mouvement : « Territoires partagés » ; Le cocon, un lieu à lire ; « C’est quoi la guerre ? » à partir d’une nouvelle de Spojmaï Zariab ;

L’ancrage dans le projet : souder des collectifs : rapport au temps, à l’espace ; confronter les représentations ; ouvrir des possibles, rêver le projet ; impliquer les acteurs les plus précieux ;

Au cœur du travail, la Culture de paix : réfléchir en groupes mixtes, prendre appui sur les différentiels de savoirs ; parler du travail autrement, cultiver la reconnaissance ; partager des concepts (travail prescrit / travail réel ; le dialogue d’activité à activité) ; se positionner ; réintroduire la dimension sociétale – donner, recevoir, rendre.

Argumenter : débattre est civilisateur ; beaucoup de questions sur la Culture de paix et quelques débuts de réponses. Changer de regard : penser « avant » ; j’aime, j’aime pas, mais je fais avec ; un autre rapport au jeu.

 

Qu’est-ce que la culture de paix ?

Ce texte est paru en introduction à "15 ateliers pour une culture de paix", Odette et Michel Neumayer, Chronique sociale (2010)

L’un des faits les plus paradoxaux et les plus énigmatiques du XXème siècle est le déploiement simultané, à une échelle inconnue jusqu’alors, des savoirs et de la culture et de leur image inversée, l’inhumanité barbare, ce mal radical dont parle Jorge Semprun[1] qui s’est appelé totalitarismes, guerres mondiales et coloniales, camps, génocides. Nous en sommes, en ce début de XXIème siècle, les héritiers. Cet héritage a profondément changé notre vision de l’avenir, du progrès, du vivre ensemble. Il nous a rendus sceptiques voire désabusés par rapport au devenir des sociétés humaines.

Le monde est violent et inégalitaire. La Culture de paix à laquelle nous consacrons ce livre adressé aux enseignants, formateurs, travailleurs sociaux, militants associatifs, est une réponse à ce désenchantement, à cette négativité contemporaine. Elle est notre « principe espérance ». Nous ne sommes condamnés ni à la méfiance, ni à la peur, et encore moins à la guerre. Notre lot n’est pas celui d’une humanité sans intelligence et sans ressources qui irait vers sa fin programmée. Point de vue naïf ? Optimisme irréfléchi ? Certainement pas ! La Culture de paix, un concept déjà ancien et toujours très contemporain[2], est un horizon vital ; une valeur non dimensionnée, donc à déployer par des actes appropriés ; un désir insolent ; une énergie à capter et à transformer.

Paix et Culture de paix : deux registres d’action, deux rapports au temps

Dans les pages qui suivent, nous avançons que la Culture de paix ne se confond pas avec la paix, entendue comme recherche d’un état planétaire dans lequel n’existerait plus aucune guerre. Ramener la paix, répondre à l’urgence s’impose. Les efforts que mènent les États pour régler les conflits armés, dans le cadre d’institutions internationales comme l’Organisation des Nations Unies et d’autres, sont essentiels. De même, nous soutenons l’action de femmes et d’hommes politiques, de militants d’organisations non gouvernementales, de citoyens, avec lesquels nous partageons la conviction que la violence n’est jamais une solution à ce qui fait problème entre les hommes. Elle doit par conséquent être dénoncée et combattue, par principe et partout.

En revanche, la Culture de paix, que nous appelons de nos vœux, c’est la longue durée. Cela commence « avant« [3]. Les Nations Unies la définissent d’ailleurs en ces termes : « la culture de la paix est un ensemble de valeurs, attitudes, comportements et modes de vie qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs racines par le dialogue et la négociation entre les individus, les groupes et les États. » Agir avant que l’irrémédiable ne survienne.

L’Unesco dans son appel pour la « Décennie internationale de la Promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde, » (2001-2010)[4], nous indique le point névralgique : « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » ; […] « la paix n’est pas simplement l’absence de conflits, mais est un processus positif, dynamique, participatif qui favorise le dialogue et le règlement des conflits dans un esprit de compréhension et de coopération mutuelles » […].

Des espaces d’action, des marges de manœuvre sont donc à créer pour aujourd’hui, pour demain. Dans l’éducation bien sûr, auprès des jeunes comme des adultes, chez les élèves comme chez les enseignants, chez les apprenants comme chez les formateurs, mais aussi dans la vie citoyenne, la vie culturelle. L’option est philosophique, éthique et finalement politique. C’est celle d’une humanité qui veut anticiper son développement et élaborer des formes inédites de sociabilité, de dignité, de partage, et faire pièce à une culture de la peur et de la guerre.

« La paix est entre nos mains »

« La paix est essentiellement le respect de la vie. La paix est le bien le plus précieux de l’humanité. La paix est plus que la fin des conflits armés. La paix est un comportement. La paix est une adhésion profonde de l’être humain aux principes de liberté, de justice, d’égalité et de solidarité entre tous les êtres humains. La paix est aussi une association harmonieuse entre l’humanité et l’environnement. Aujourd’hui, à l’aube de XXIe siècle, la paix est à notre portée. » Qui ne reprendrait à son compte cette affirmation de l’Unesco, qui, d’emblée, dessine un champ d’action à notre hauteur, femmes et hommes d’aujourd’hui unis dans un même engagement ?

Ce champ d’action, l’Unesco[5] le formule en cinq points :

  • la paix dans le monde, interventions dans les conflits armés, désarmement, négociations ;
  • l’éducation à la paix, la formation à la non-violence ;
  • l’économie et la paix, le développement durable ;
  • les droits humains, la solidarité internationale ;
  • le dialogue interculturel et interreligieux[6].

La Culture de paix que nous voulons est inconfortable ! Les désaccords entre personnes, groupes, pays, sont toujours, aussi (!) des conflits d’idées et de valeurs. Il ne s’agit pas de les gommer ou de les suspendre sans les mener. Comme dans la lecture au positif, ceux-ci nous obligent à chercher les points d’appui pour rebondir, pour construire ensemble de nouveaux objets de pensée plus riches et en rupture avec ce qui était avant, qui, en nous opposant de façon manichéenne, nous condamnait à la stérilité.

De nombreuses initiatives ont été prises en ce sens au cours de la décennie. Celles d’ONG comme Le Mouvement pour la paix qui milite activement pour l’abolition des armes nucléaires. Celles des Salons internationaux des Initiatives de Paix qui organisent des Rencontres internationales des « Acteurs de paix pour une culture de non-violence ». Existe aussi « La Coordination internationale pour la Décennie » dont l’objet est de favoriser le passage d’une culture de la violence à une culture de la non-violence pour le bien des enfants et des adolescents du monde entier.

Dans ce contexte, le projet de ce livre est d’explorer quelques aspects des questions d’éducation et de culture. Il est d’outiller les acteurs de terrain, de décrire des pratiques, d’en analyser les présupposés, d’en indiquer les limites. Mais, parce que nous sommes conscients qu’il n’y a pas de pratiques sans valeurs, c’est surtout une conviction que nous voulons partager : que l’éducation et le travail sur les objets culturels sont une réponse possible pour réduire ce qui menace l’humain ; que ces réponses, ambitieuses et modestes à la fois, souvent peu spectaculaires, mais aux effets durables, sont à notre portée

La Culture de paix s’oppose à l’idée de pacification. Elle ne cherche pas à « gérer » des conflits, même si, en situation de crise, des médiations sont évidemment nécessaires. Elle ne s’identifie pas avec « L’éducation à la paix » qui pourrait être entendue comme ne concernant que les enfants. Elle n’a rien à voir avec la recherche du bonheur individuel, posture égotiste qui renforce l’ordre inégalitaire existant. Elle appelle une pédagogie !

Une référence, l’Éducation Nouvelle

L’Éducation Nouvelle, ce sera notre mot de passe. Ce courant de pensée, qui se structure après la Première Guerre mondiale, est fondé sur un ensemble de valeurs, de pratiques, de théories tourné vers l’avenir[7]. Il met l’accent sur ce qui, dans le feu de l’action, est trop souvent considéré comme second : l’état des savoirs disponibles, leur croisement, leur partage. Il oppose à la gestion des conflits pensée comme recherche de compromis, le défi cognitif d’apprendre ensemble à penser autrement. Le pari du « tous capables » oriente une conception de la démocratie qui, à travers des apprentissages solidaires, permet de penser l’homme dans sa dimension singulière et sociale, mais surtout comme auteur collectif de son avenir.

L’Éducation nouvelle irrigue nos propositions. Elle étaye philosophiquement notre action et nous permet de mieux comprendre les questions chaudes du monde d’aujourd’hui : crises écologique et économique ; faim, pauvreté, absence de soins y compris dans les pays les plus riches ; prolifération de l’arme atomique ; perte de la valeur « travail » ; rivalités interreligieuses ; réflexes identitaires ; mainmise sur des technologies de pointe ; populations déplacées ou assignées à résidence ; conflits de frontière ; exil… La liste serait longue !

Culture de guerre / Culture de paix

L’option de la Culture de paix est souvent taxée d’utopie. Dans nos sociétés contemporaines, c’est en effet la « culture de guerre » qui, quotidiennement, occupe le devant de la scène. C’est l’argument que la guerre serait le seul moyen approprié pour régler les conflits entre les personnes, les pays, les cultures ; que la violence serait consubstantielle à l’homme et qu’il en aurait d’ailleurs toujours été ainsi. Du Caucase au Moyen-Orient, de l’Asie à l’Afrique, de l’entreprise au monde du sport, l’actualité fourmille d’exemples censés montrer que la pulsion guerrière serait « naturelle » et qu’il serait vain de revenir là-dessus. 

À ce triste fatalisme, la Culture de paix oppose l’idée que construire de l’humain, c’est apprendre à surseoir à la violence. Dans un de ses écrits, le pédagogue Philippe Meirieu raconte comment, en classe, lorsque deux élèves en venaient aux mains, la règle instaurée était qu’il fallait d’abord expliciter par écrit les raisons du désaccord et attendre 24 heures avant d’entreprendre quoi que ce soit. Ce moment de répit et de parole avait pour effet de désamorcer la tension et, le lendemain, la brouille était souvent dépassée. On peut tirer de cet exemple apparemment « enfantin » des leçons qui valent bien au-delà de la sphère scolaire. Surseoir à la violence, c’est passer sur les terrains du langage, de la communication, de la pensée. C’est chercher du sens et du vivant. C’est poser que vouloir comprendre est premier, même si cela ne dispense ni de prendre position, ni d’agir.

Pourquoi décide-t-on un jour de s’intéresser à la Culture de paix ?

Grandir dans un pays en ruines, côtoyer des témoins ou des acteurs de la guerre, apprendre une langue polluée par un régime totalitaire ; voir revenir un père, rescapé des Camps de la mort… Nous ne manquons pas de raisons personnelles de nous interroger et de vouloir générer une Culture de paix. Les souvenirs restent. Ils sont tenaces et déterminent les choix de vie, l’exigence d’un nouvel humanisme.

Le fait d’avoir commencé nos carrières professionnelles dans l’enseignement (lettres et langue vivante), puis d’avoir travaillé comme formateurs d’adultes dans l’analyse des situations de travail ; notre engagement en parallèle dans les ateliers d’écriture, les arts plastiques, l’édition d’une revue poétique, nous ont fait comprendre qu’ajouter patiemment de l’humain à l’humain est bien le seul critère de légitimité qui vaille. Qu’il s’agisse d’apprendre, de produire, de se rencontrer, d’inventer, de se souvenir, de communiquer, de gérer, de bâtir, d’organiser, d’imaginer, d’aimer Une attitude que tous les publics rencontrés, enfants comme adultes, experts comme novices, hommes et femmes, approuvent et acceptent ou plutôt, au bout d’un chemin parfois long, mais qu’importe, finissent par approuver et accepter.

*  *  *

Un travail dans la durée

En matière de Culture de paix, il n’y a pas de place pour les grands discours. Les rencontres, les mises en situation, les ateliers, les livres sont des déclencheurs. Ils confortent le désir d’agir et les terrains sont multiples dans une ville : les écoles, les quartiers, les associations, les services, les lieux culturels.

Ce que nous décrivons ici n’aurait pas vu le jour sans l’apport des habitants, des élus, des services municipaux, des éducateurs, des animateurs, des enseignants, des parents et enfants d’une petite ville du sud de la France : Aubagne (13) ; sans l’engagement de la Ville dans L’Association française des communes, départements, régions pour la paix (A.F.C.D.R.P.)[8]. Une ville laboratoire, « Commune pour la paix », comme on peut le lire quand on y pénètre. Une collectivité de citoyens engagés dans l’invention d’une démocratie participative, sœur jumelle de la Culture de paix. Une ville d’utopie qui affirme « qu’un autre monde est possible ». Agir localement, mais « penser en présence du monde », comme le dit le poète martiniquais Édouard Glissant, c’est ce que les habitants d’Aubagne tentent de faire.

À l’invitation de cette Ville, nous avons fait l’expérience d’une construction collective de savoirs au sujet de la Culture de paix, entre enseignants, animateurs des Maisons de quartier, élus et citoyens. Depuis douze ans, nous avons produit des documents qui sont le terreau de ce livre. Leurs intitulés donne une idée des problématiques travaillées : « Paix et tolérance en Méditerranée » ; « Construire une ville de paix » ; « Pour une culture de paix – penser la paix au quotidien » ; « Faire la paix avec les mots » ; « Faire la paix, c’est tisser des liens » ; « De résilles en réseaux, outiller la paix » ; « Imaginer la paix » ; « Graines de mémoire » ; « Singulier, pluriel : interdépendances » ; « Comprendre le système-monde » ; « Passeurs de Culture de paix » ; « Culture de paix : le détour par la création ». Nous y reviendrons en détails au cours de la quatrième entrée.

 

Au fil des années, les recherches et les travaux menés ont bien évolué. Partis de la Méditerranée, espace conflictuel s’il en fût, nous avons peu à peu pris en compte d’autres échelles : la ville en tant que lieu partagé ; les réseaux en tant que projection vers les autres ; l’école en tant qu’institution où peut se construire la solidarité dans les apprentissages. Nous avons mis l’accent sur la langue et l’imaginaire, le débat, l’écriture, la création en pensant à Friedrich Hölderlin qui appelle à la nécessité « d’habiter le monde poétiquement ». Nous avons fait de l’histoire un axe essentiel. Nous avons tenté de comprendre le rôle des valeurs à l’œuvre dans le travail d’enseignement et d’animation. Nous avons fait le pari de la complexité pour tous et voulu garder son tranchant à l’idée de Culture de paix.

Pour investir cette notion de Culture de paix, il nous fallait être concrets, d’où les nombreuses inventions d’ateliers et les indications sur leur mise en œuvre. Il nous fallait disposer de concepts susceptibles d’étayer la réflexion et d’éclairer l’action[9] Et pour prendre le recul historique nécessaire, il nous fallait oser puiser dans les trésors de la philosophie, de la littérature, de la pensée poétique et politique. Quelques grands noms nous ont accompagnés : Paul Ricœur ; Albert Jacquard ; Stéphane Hessel ; Edgar Morin ; Amartya Sen ; Marc Augé ; Édouard Glissant… Des figures tutélaires dont la posture éthique et politique nous montre le chemin : Mahatma Gandhi, Jean Jaurès, Aung San Suu Kyi, Martin Luther King, Henri Dunant, Nelson Mandela, Shirin Ebadi, Rigoberta Menchu Tum et bien d’autres, sans négliger les plus nombreux, les anonymes.  

 

 


·       [1] Jorge Semprun, dans la foulée de Kant et de Paul Ricœur évoque ainsi la notion de "mal radical" : "Si le mal est radical (…), s'il est indéracinable, consubstantiel à l'être-humain de l'homme", il est la face obscure de sa liberté. Une tombe au creux des nuages Essai sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui, Éditions Climats, 2010.
·       [2] Il plonge ses racines dans la philosophie des Lumières, mais se développe fortement à partir de la fin du XIXème siècle, porté par le mouvement pacifiste international d'une part, ainsi que par l'Éducation nouvelle (http://www.lelien.org).
·       [3] Une idée développée par Furio Colombo, parlementaire et journaliste italien, membre de l'Académie universelle des cultures, dans Imaginer la paix, ouvrage collectif, Grasset, 2000, p.68.
·       [4] La Paix dans le monde (interventions dans les conflits armés, désarmement, négociations), l'Éducation à la paix et formation à la non-violence, l'Économie, la paix et le développement durable, les Droits humains et la solidarité internationale, le Dialogue interculturel et interreligieux sont les thèmes mis en avant par l'UNESCO pour cette décennie 2001-2010. Cette décennie devrait, d'après des informations récentes, se proroger et devenir un programme permanent. Voir les sites http://www.unesco.org/cpp/fr/index.html et http://www3.unesco.org/IYCP/fr/fr_sum_cp.htm
·       [5] Voir la "Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde" (2001-2010). Http://www3.unesco.org/iycp/fr/fr_sum_decade.htm
·       [6] Déclaration de Yamoussoukro sur la paix dans l'esprit des hommes. Yamoussoukro, Côte d'Ivoire, 1er juillet 1989. http://www.unesco.org/cpp/fr/declarations/yamoussoukro1.htm
·       [7] Cf. Relever les défis de l'Éducation nouvelle – 45 parcours d'avenir, ouvrage collectif coordonné par Odette et Michel Neumayer et Etiennette Vellas. Chronique sociale, 2009. Recueil de témoignages militants mettant en lumière la variété des terrains d'action (école, travail social, création…) et des lieux dans lesquels l'Éducation nouvelle ouvre sur l'avenir.
·       [8] L'Association française des communes, départements, régions pour la paix (A.F.C.D.R.P.). Branche française de Mayors for Peace. www.mayorsforpeace.org/
·       [9] Pour Hannah Arendt, la substance même de l'humain est l'action, au sens où l'agir est la faculté de commencer du nouveau.